

Chefs d'oeuvre
de la collection
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Moi, je pars du panier et j’arrive à la cage thoracique. Je passe de la métaphore à la réalité. Je rends cette réalité tangible, en usant ainsi de la métaphore. Et le symbole à beau être connu, je m’en sers, aussi dépenaillé soit-il, d’une manière si inattendue que j’éveille une nouvelle émotion chez le spectateur. C’est que, momentanément, je bouleverse sa façon conventionnelle d’identifier et de définir ce qu’il voit. J’engage l’esprit du spectateur dans une direction qu’il n’avait pas prévu. Je lui fais redécouvrir des choses qu’il avait oubliées.
Pablo Picasso est installé depuis le mois de mai 1948 à Vallauris, petite ville du sud-est de la France célèbre pour ses manufactures de poteries, dans une villa nommée La Galloise. Il y vit aux côtés de sa compagne d’alors, la peintre Françoise Gilot. Picasso souhaite en effet se rapprocher de sa Méditerranée qu’il affectionne tant et quitter Paris pour aller trouver une certaine quiétude et de nouvelles inspirations. Là-bas, il a déjà eu l’occasion de rencontrer deux potiers dirigeant l’atelier Madoura, Suzanne et Georges Ramié. Ces derniers vont l’initier à l’art de la céramique et cet événement marque un tournant dans l’œuvre de Picasso. Février 1950. Picasso poursuit ses recherches autour de la pratique de la céramique dans son atelier du Fournas, à Vallauris. L’artiste transcende cette discipline pour la révolutionner. A la terre, il ajoute du plâtre et des éléments de récupération, qu’il trouve ça et là, aux grés de ses promenades à Vallauris, autour de sa villa, et dans les arrière-cours des ateliers de potiers où se trouvent de nombreux rebuts de céramiques. Il réalise à ce moment-là de nombreuses sculptures dites « d’assemblage », qui deviendront célèbres pour leurs compositions audacieuses. En quoi « La Chèvre » est-elle une composition sculpturale révolutionnaire ? Comment s’inscrit-elle dans une nouvelle quête de réalisme de la part de Picasso ?
Publiées en 1949 dans un ouvrage nommé « Sculptures de Picasso » aux éditions Chêne, les 216 réalisations sculpturales de l’artiste commencent à connaître une certaine reconnaissance mondiale. En effet, ce même livre se voit traduit en anglais, par une maison d’édition londonienne. Le texte est écrit par l’ami de Picasso, Daniel-Henry Kahnweiler, galeriste du quartier de la Madeleine à Paris, qui le soutient depuis ses débuts. Les photographies ont été prises par Dora Maar, ancienne compagne du peintre, et par Brassaï, célèbre photographe et ami de Picasso.Explorant tant la céramique que la sculpture, l’artiste s’essaie également à la linogravure à Vallauris. Ses productions de l’année 1949 sont exposées au célèbre musée d’art moderne new-yorkais, le MoMA, du 24 janvier au 19 mars 1950. L’exposition s’appelle « Picasso : the Sculptor’s studio ». Ses recherches aboutissent à de réels bouleversements des codes et règles de l’histoire de l’art.
La Seconde Guerre mondiale génère chez le peintre, et chez de nombreux artistes, une volonté de renouveau et de réalisme. Durant les années 1940 et 1941, l’artiste fréquente quasi quotidiennement un ami et artiste, rencontré en décembre 1931 : Alberto Giacometti. Ces deux génies de la composition en volume créent des œuvres renouant avec la vie quotidienne : des sujets animaliers sont notamment au cœur de leurs recherches. Plus précisément, et en guise d’exemple, une sculpture d’Alberto Giacometti renvoie à son environnement familier et quotidien: « Le Chien ». Cette sculpture n’est autre qu’une représentation du lévrier afghan qui appartenait à son ami espagnol. Picasso, quant à lui, peint ou façonne différentes représentations de sujets qui lui sont familiers. Des femmes, des enfants, mais aussi des animaux dont les chèvres. La sculpture « La Chèvre » rassemble alors d’étonnants matériaux conférant un réalisme saisissant à la composition.
Au mois de février 1950 à Vallauris, Picasso expérimente une nouvelle forme de sculpture : l’assemblage. Tel le collage, pour lequel il était précurseur dès 1912 avec « Nature Morte à la Chaise Cannée », l’assemblage est une technique qui étonne par sa composition : des matériaux issus du quotidien prennent place dans des compositions en volume. Paniers en osier, jouets pour enfants, chaussures sont autant d’éléments de la vie de l’artiste qui témoignent d’une quête personnelle d’un réalisme étonnant. « La Petite fille sautant à la corde », par exemple, est faite d’un panier en osier, d’un moule à gâteaux et d’une paire de chaussures. L’accueil que reçoit cette sculpture est partagé : l’audace de la réalisation est retenue mais la technique peu orthodoxe marque les esprits. Comment cette sculpture peut-elle tenir ? En effet, elle semble, comme les sculptures qui vont suivre, défier les lois de la gravité.
« La femme à la poussette » est réalisée dans ce même élan. Picasso, pour cette sculpture, met en scène un personnage féminin filiforme poussant une vraie poussette récupérée non loin de son atelier. Là encore, un paradoxe se pose dans la lecture de cette œuvre : Picasso nous perd entre ce personnage à la forme synthétique et cette véritable poussette, qui apporte à la composition une envergure réaliste évidente.
A l’instar des deux autres sculptures-assemblages précédemment citées, « La Chèvre » est née de sujet précis, que l’on retrouve tout au long de son œuvre. En effet, dans l’iconographie de Picasso, la chèvre occupe de manière subtile une place spécifique. Tout commence en août 1898, lorsque l’artiste se rend chez son ami Manuel Pallares à Horta, en Espagne. Là-bas, il croque et dessine des chèvres en pâture aux corps maigres, aux os saillants et aux pattes fines. L’anatomie de l’animal est précisément rendue. Par la suite, cet animal revient dans certains tableaux, sculptures et céramiques du peintre à partir de 1950.
D’où vient ce goût pour la représentation de cet animal ? La chèvre est un animal clé du bestiaire picassien. La chèvre comme motif, peuplant les paysages de bacchanales et symbole des années dans le Sud de la France, devient un des emblèmes de la création picassienne. Quelques années plus tard, à la fin de l’année 1956, Picasso reçoit en cadeau de la part de son épouse Jacqueline un petit cabri, qu’il nomme Esmeralda.
Ainsi, aux détours de ses promenades, Picasso ramasse différents éléments, tels un panier en osier, une feuille de palmier, du métal, du bois, ou encore des bouteilles en verre qui vont devenir, dans le cas de la chèvre, les pis de la chèvre, enduites d’un glacis à la terra cotta tandis que le panier se transforme en cage thoracique. La feuille de palmier, elle, figure le dos et la colonne vertébrale de l’animal. Le tout est « consolidé » à l’aide de plâtre et de carton. La taille est fidèle à celle d’une chèvre adulte, à savoir 1 mètre 20 de hauteur pour 1 mètre 40 de longueur. Cette sculpture est donc grandeur nature. Elle est posée sur un socle, qui n’est autre qu’une porte de ferme récupérée dans un entrepôt à Vallauris. Le réalisme des proportions de « La Chèvre » fait oublier les objets grotesques qui la composent.
Picasso s’empare des formes du passé et présent, les assemble et en fait une œuvre avec son propre langage. De cette synthèse, il en détache un sujet : une chèvre. Rien de trop extravagant ni d’extraordinaire ! Mais cette figure se transforme en une véritable métaphore sur la relation de l’animal à l’Homme depuis la Préhistoire : de sa rencontre à sa domestication, en passant par sa domination. De plus, Picasso revendique son attachement aux motifs. Il rejette les influences abstraites qui ne cessent de grandir au milieu du XXème siècle, et favorise, de manière subtile, des références au monde du réel, et aux mondes passés. En effet, il se nourrit d’ouvrages sur les sites préhistoriques découverts à la fin du XIXème siècle dont la grotte d’Altamira en Espagne, et s’enrichit de découvertes sur l’Antiquité aux grés de ses lectures, de ses correspondances, et de ses déplacements.
De manière plus introspective, la sculpture et celles qu’il réalise cette même année 1950 sont à l’image de leur créateur : en perpétuel renouvellement. « La Chèvre », par sa prouesse technique et son envergure révolutionnaire dans le monde de l’art, fige une véritable « crise créatrice » de Pablo Picasso. Comme le raconte Françoise Gilot dans son ouvrage « Vivre avec Picasso » (1964), l’artiste produit et crée en permanence. La série de sculptures-assemblages comportant « La Femme à la poussette », « La Petite fille sautant à la corde » et « La Chèvre » témoigne de l’intensité créatrice de Picasso.
Claude Picasso, le fil de Françoise Gilot et de Picasso, raconte qu’à cette période, son père n’hésitait pas à lui emprunter ses jouets pour créer. En effet, Picasso se saisissait de tous les matériaux possibles pour les transformer. Claude raconte : « Un jour devant un entrepôt, il y avait un grand panier en osier, et mon père a dit : "mais, c’est parfait ! Je vais pouvoir faire une chèvre !" Ce qu’il a fait.»
A Vallauris, Picasso va donc se former à l’art de la céramique, auprès d’artisans locaux qui maîtrisent l’art de la poterie traditionnelle. Mais l’artiste va, en véritable génie, renouveler cette discipline et l’enrichir en l’animant avec des figures humaines et animales, des sujets du quotidien. Il décide de s’emparer de cette technique pour réaliser des sculptures-assemblages, avec lesquelles il exploite à l’infini les combinaisons de matériaux et d’objets. Par la suite, ces assemblages sont coulés en bronze, donnant ainsi à chaque sculpture une unité puissante, et permettant à Picasso de continuer d’acquérir une vraie notoriété en tant que sculpteur, et pas seulement en tant que peintre. A partir des années 1950, Picasso reçoit beaucoup de commandes, notamment de sculptures de grandes tailles pouvant être montrées dans des espaces publics.
« La Chèvre », sculpture figée et statique, est paradoxalement la mise en évidence de la métamorphose de la sculpture dans l’Histoire de l’art, et de l’évolution des formes : Picasso recycle un panier qui devient ventre, une feuille de palmier transformée en dos, des bouteilles suggérant des pis, des fils de fer devenant des pattes. L’impression que donne cette sculpture est que tout peut être ajouté pour parvenir à une forme. Par l’ajout de matériaux non nobles et recyclés, Picasso révolutionne conjointement le monde de l’art et la discipline ancestrale qu’est la sculpture.